Le XIXe siècle, surtout sa seconde moitié, prône le progrès comme valeur suprême. Il provoque des transformations majeures : certains bâtissent des fortunes colossales, d'autres sombrent dans la misère la plus noire. À La Réunion, cette inégalité est encore plus flagrante. Après l'abolition de l'esclavage en 1848, les centres urbains de la colonie se retrouvent ceinturés par des populations affranchies en totale détresse — économique, sanitaire et psychologique. Aux yeux des classes aisées, ces miséreux détonnent : on les regarde comme des foyers d'insécurité. Errance, désœuvrement et vagabondage sont englobés dans la même réprobation, et sévèrement punis par la loi.
À toute heure — la nuit à plus forte raison — un mineur circulant seul risque d'être arrêté, écroué et jugé dans les 24 heures, sans obligation d'informer ses parents. S'il a agi « avec discernement », il est déclaré coupable et condamné. S'il a agi « sans discernement », il est reconnu innocent mais… condamné tout de même, son milieu familial étant jugé « pernicieux ». Ajoutez le vol — assimilé à un crime — et une législation du travail qui multiplie les peines disciplinaires : la marmaille des rues pouvait se retrouver incarcérée à tout moment de sa vie.
Les doctes pédagogues du XIXe siècle prétendent « régénérer » les jeunes délinquants par le travail manuel et la prière — mariage supposé harmonieux du châtiment et de la rééducation. À partir de 1860, on parle de « colonies de bienfaisance ». Les peines infligées sont longues : il serait, dit-on, ardu de redresser ces enfants… ce qui tombe bien, puisque prolonger les peines revient à profiter plus longtemps d'une main-d'œuvre corvéable à merci.
La rééducation sert de vernis moral à l'exploitation.
En 1856, le gouverneur Hubert-Delisle décide de créer un établissement public réunissant un hospice pour vieillards et infirmes, une école agricole et professionnelle, et un pénitencier pour jeunes délinquants. La colonie acquiert un grand domaine de 10 000 m², alors excentré du chef-lieu, baptisé « Domaine de La Providence ». La direction en est confiée aux religieux : la Congrégation du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie.
Le terrain s'étend de l'actuel boulevard de La Providence jusqu'aux hauteurs du Brûlé. Le pénitencier est formé de trois corps de logis qui, avec la grille d'entrée, dessinent un carré parfait. Là, écrit-on, « on leur fait prendre des habitudes d'ordre et de travail, on les ramène au devoir, à l'honnêteté ». Immédiatement, les petits détenus — âgés de 7 à 21 ans — sont mis à la tâche : construction de routes, terrassement, taille de pierres, jardinage, selon leur âge et leur condition physique.
Les enfants sont dirigés par des Frères, souvent très compétents dans les métiers manuels — à une époque où l'on manque cruellement d'artisans qualifiés. Les équipes sont structurées à la façon d'une troupe : des Frères-chefs de familles encadrent des escouades de 50 enfants, elles-mêmes divisées en deux sections de 25. Les journées sont rythmées de 5 h à 20 h par le travail manuel et la prière. Pour les condamnés à plus de douze mois, une heure quotidienne de lecture, d'écriture et de calcul est prévue.
Pour l'entretien de chaque enfant, la congrégation perçoit 70 centimes par détenu et par jour — bien moins que pour les vieillards de l'hospice (1,40 F). La différence en dit long : les bras d'un enfant condamné sont plus productifs que ceux d'un vieillard impotent. La rentabilité dépend donc d'effectifs nombreux — et la Justice se révèle un partenaire très conciliant. Entre 1861 et 1863, le nombre de détenus double, passant de 100 à 200.
Les effectifs deviennent bien trop importants pour la capacité d'accueil. Modère-t-on pour autant le rythme des condamnations ? Assurément non : cette main-d'œuvre gratuite est trop précieuse. Une annexe est même créée pour les marmailles les plus lourdement condamnées, dans les gorges de la rivière Saint-Denis, sur le plateau de l'Îlet à Guillaume.
« Nos enfants sont toujours très nombreux. On a été obligé de prier M. le juge de paix de ralentir son ardeur dans les condamnations. »
— Père Auguste Pineau, directeur du pénitencier, 1864
« C'est dans ces bois solitaires que les Pères ont eu la pensée toute chrétienne d'exiler les jeunes enfants que les rigueurs de la loi ont déjà frappés. Doux et cher exil en vérité (…), d'où ils sortiront des hommes. »
— Discours d'époque sur l'Îlet à Guillaume
Dès 1870, les juges diminuent drastiquement le nombre d'enfants expédiés au pénitencier. Partout en France, l'État élimine peu à peu les colonies privées. En juin 1879, la congrégation se voit définitivement retirer la direction de ses dernières œuvres. Les lieux changent alors de vocation au gré de l'Histoire : l'ancien hospice devient hôpital colonial pour les soldats revenus des guerres de Madagascar ; une « Laiterie du gouvernement » alimente hôpitaux et maternité ; pendant la Seconde Guerre mondiale, le domaine stocke le sucre que le blocus britannique empêche d'exporter. À partir de 1957, la Direction Départementale de l'Agriculture fait construire bureaux et bâtiments modernes, détruisant nombre d'édifices anciens. L'ex-École Professionnelle, un temps reconvertie en pouponnière, y côtoya des nourrissons « abandonnés » dont certains furent adoptés comme « enfants de la Creuse ».
De cet immense domaine qui a tant marqué l'Histoire de l'ancienne colonie, il ne subsiste qu'une partie du bâti. L'école professionnelle et le pénitencier pour enfants sont pourtant particulièrement représentatifs du traitement réservé aux plus fragiles : ces marmailles supposées délinquantes sont, dix à quinze ans après l'abolition, les « oubliés » du récit national. Les Réunionnais du XXIe siècle devraient pouvoir se réapproprier ces lieux qui ont vu se dérouler des scènes terribles de leur Histoire.
« Pourquoi sommes-nous gommés de votre mémoire ? Pourquoi les bâtiments où nous avons supporté ce que des enfants ne devraient jamais subir sont-ils inaccessibles à nos descendants ? Même pas une plaque commémorative ? Où est le respect des ancêtres quand on a construit des logements privatifs sur l'emplacement d'un pénitencier pour enfants ? »
La réparation morale est une étape importante ; mais la restitution de cet espace à la population reste le seul baume capable de cicatriser le passé. Il est temps d'agir — par respect pour eux, et par dignité personnelle.
Cet article vit en entier ici, gratuitement. Mais le magazine, lui, est un objet à garder : Zarboutan n°3 « Kénaëlle », imprimé en tirage limité, pour les collectionneurs de la culture créole.
Zarboutan est édité par Komkifo et rejoint la grande étagère de la culture réunionnaise. Pour creuser la mémoire de l'esclavage et de ses lendemains, à la librairie Cultiv Anoo :