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Marronnage · Mémoire & liberté

Les femmes du marronnage

Sarlave, Héva et les reines oubliées des cirques
D'après le livre de Marie-Ange Payet · Photos J-F Eve · Zarboutan n°3
Les remparts et les pics des cirques — Mafate, Salazie, Cilaos — refuge des Marrons.
Une histoire à faire sortir de l'ombre — Selon les recherches de Marie-Ange Payet, auteure de Les femmes dans le marronnage à l'île de La Réunion, de 1663 à 1848, les Marrons n'ont pas conquis seuls leur liberté. Derrière les grands chefs, des femmes actives ont bâti l'enracinement identitaire et culturel des villages, au cœur des hautes montagnes.

Leurs noms reviennent dans plusieurs rapports de détachements : la reine Sarlave et le roi Laverdure forment le célèbre couple de fugitifs de l'époque. Dans son roman Bourbon pittoresque, Eugène Dayot fait de Sarlave une reine maronne redoutable. C'est au prix de leur vie que ces guerriers intraitables se battent pour rester libres — mais ces hommes courageux étaient soutenus par des femmes à leurs côtés, gardiennes de la transmission des traditions et du savoir.

Sarlave signifierait « lumière »

Les femmes résistantes les plus connues se prénommaient Marianne, Simangavol, Rahariana, Sarlave… Le nom de Sarlave signifierait « lumière » en malgache. Vers 1750, Simangavol — onzième cheffe marronne, guerrière et conseillère — était le bras droit de Matouté : elle jouait un rôle actif dans les décisions concernant le Royaume et ses territoires (agriculture, justice, éthique). Rester libres et créer une unité au sein du Royaume : telle était leur préoccupation constante.

« Les Marrons ne vivaient pas en solitaires », note l'auteure : nomades, mais reliés entre eux pour transmettre les informations sur tout ce qui se passait à Bourbon, ils tissaient une ramification et une unité qui s'étendaient du haut des remparts aux pics des Trois Salazes, au cirque de Salazie. La nature généreuse leur offrait de quoi bâtir leurs camps : les villages étaient faits d'ajoupas, ces petites huttes en feuilles de palmiste — la célèbre « kaz en pay ». Et si Sarlave est d'origine malgache, le nom de Matouté renvoie, lui, à des origines africaines : l'essence même du métissage.

La dynastie d'Anchaing et d'Héva

La dynastie des Marrons, jusqu'à 1848, serait constituée des descendants d'Anchaing et d'Héva. Ce couple aurait mis au monde huit filles, qui auraient épousé les plus grands chefs marrons de Bourbon : le roi Laverdure, Cimendef, Mafate, Sématave. Une fois constitués, ces clans agissaient en bandes organisées, perturbant le pouvoir colonial et ébranlant l'économie bourbonnaise, tout en contrecarrant l'arrivée des navires négriers. Parfois, de nouveaux esclaves foulaient à peine le sol de Bourbon qu'ils partaient déjà en marronnage, désorganisant la société des colons.

Toujours dans Bourbon pittoresque, Dayot diabolise les Marrons, les dépeignant en tueurs sanguinaires face aux colons ; le roi Bâle y est le grand chef de tous. « Tous les grands chefs gravitent autour des trois Cirques — Cilaos, Salazie, Mafate —, situés au cœur de l'île, constituant ainsi une matrice », relève Marie-Ange Payet. Avant d'en faire un livre, l'auteure avait constaté que la toponymie de Bourbon met en avant des noms de Marrons presque tous masculins — Mafate, Cilaos, Dimitile, Anchaing, Cimendef… — tandis que « leurs compagnes ont été oubliées ». Son récit rend sa juste place à l'élément féminin dans la quête de liberté.

« L'un des objectifs de l'universitaire est de faire sortir ces femmes de l'ombre où on les a ensevelies. »

Trois sites gardent leur mémoire

  • La Crête Marianne, en face du Piton Rahariane.
  • Le Bras Suzanne, dans le cirque de Mafate — en hommage à Suzanne, une ancienne esclave tuée elle aussi par les Chasseurs.

Rahariana, la compagne de Mafate

Dans la hiérarchie marronne, le roi Bâle succède au premier Roi des Marrons, Pître, et poursuit la lutte aux côtés du grand chef Matouté. Dans une caverne des Trois Salazes, au cirque de Salazie, Matouté, Cimendef, Dimitile, Laverdure et Sémitave se réunissent autour de Bâle pour fixer les règles et les stratégies de défense.

Le Malgache Maffack, alias Mafate, bénéficie d'une aura de sorcier puissant. Sa compagne se prénomme Rahariana. Le préfixe « Ra », en malgache, indique un rang élevé. Pour l'auteure, le prénom Raharianne a sans doute été christianisé en « Marianne » — à moins que le colon n'ait renommé volontairement les femmes esclaves malgaches. Marie-Ange Payet cite le poème Vali pour une reine morte de Boris Gamaleya, où la compagne de Cimendef est appelée Raharianne. Selon un document d'archives de 1751, le chasseur de Noirs Mussard aurait exécuté Rahariane, la bien-aimée de Mafate, à la Rivière-des-Galets. Le sorcier a laissé son nom au cirque tout entier, et à la Chapelle Mafate.

Héva, l'Ève créole

Héva aurait été la première femme marronne, largement adulée : son histoire est rattachée à celle d'Ève, la première femme du monde. Compagne d'Anchaing, l'un des premiers Marrons de Bourbon, elle vivait, selon le récit d'Auguste Vinson, de façon pacifique. Anchaing chassait le gibier et pêchait ; Héva s'occupait des cultures près de leur ajoupa — maïs, patates, manioc.

Le boucané, héritage du marronnage ?

« Pour ne pas être repéré par les chasseurs, on ne faisait pas de feu dans les camps des Marrons : on faisait de la braise à l'intérieur des cases, où la fumée ne s'échappe pas », remarque Marie-Ange Payet. Une allusion aux cuisines extérieures des cases réunionnaises, où l'on enfume la viande pour en faire du boucané — un héritage ancestral qui nous vient peut-être tout droit du marronnage.

Peut-on démêler la légende de la réalité ? L'auteure ne retrouve nulle part la trace d'Anchaing dans les archives ; ce sont des écrivains coloniaux qui l'évoquent. Son livre s'attache à faire revivre ces héroïnes captives qui se sont libérées en brisant leurs chaînes, mortes pour la liberté, aux côtés des plus grands guerriers : Mafate, Matouté, Laverdure, Sémitave, Dimitile, Cimendef… « Cimendef », un nom qui veut dire Tsy andevo : « qui n'est pas esclave ».

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