Il me semblait évident de remonter le temps. Me voilà assise devant les livres de Sudel Fuma, de Jean-René Dreinaza et de bien d'autres. Mais au fil des lectures, je comprends que je ne veux pas relater l'histoire du moring — d'autres l'ont fait avant moi. Avant tout, il me fallait faire connaissance avec cette tradition, cette culture disparue dès la Départementalisation. Et de mes lectures, j'ai retenu une injustice : l'absence des combattantes dans le rond, à La Réunion.
Ici nous avons une Reine Marronne, et pas une seule femme dans le moring réunionnais ? Ce qui n'est pas le cas à Madagascar ni aux Comores, où les femmes combattent toujours. Leur absence était-elle voulue par les hommes ? Se sont-elles contentées de regarder les lutteurs de loin ? Je nageais dans le flou. Alors j'ai pris mon élan pour secouer la payas de notre société — peut-être trouverais-je une demoiselle qui oserait, fière, défier son adversaire dans le rond.
« Fanm ! rèst' pa dan fénwar,
viyn amont' amwin ton gayar.
Koz kozé, koze kome ou vé,
ek lopoin èk lopié.
Kout dtéte dan nom di pèr,
amont amwin shemin lapa pèr.
Fanm, si lapa toué, ki noré fé ?
Ki noré fé énèt moring dan mok délé,
délé sakré dann dfé larme Moringé ! »
J'ai écrit à plusieurs clubs de l'île. Seul « Odas Frakas de Sainte-Suzanne » m'a répondu. Je m'y rends à la rencontre de David Testan, moringèr reconnu depuis des années. Il me raconte sa découverte du moring en 1997, qu'il pratiquait au départ pour se défouler. Sa rencontre avec Jean-René Dreinaza lui en révèle une autre dimension : le côté spectacle, festif, mais aussi spirituel — « rann omaz bann zansét », rendre hommage aux ancêtres. À force de le pratiquer, il se surprend plus calme : le moring n'est pas qu'un sport, dit-il, c'est une éducation, un art de vivre, une philosophie.
« Konét ousa mi sort, sé konét kisa mi lé é ousa mi sava. » — Savoir d'où je viens, c'est savoir qui je suis et où je vais.
Je ne peux m'empêcher de lui demander s'il lui est arrivé de donner de « vrais coups » : un sourire en coin confirme ce que je pensais. Ici, ces coups violents sont interdits — alors qu'à Madagascar, un simple accord entre adversaires suffit. Les espaces sont précisément délimités : pour les lutteurs, les musiciens, les spectateurs. Il n'était pas rare de voir là-bas un lutteur accompagné de son « Ombiasy » (sorcier), censé lui garantir la victoire. À Rodrigues, avant un hommage à « Marragon », son équipe et lui sont saisis d'une énergie qui les cloue sur place : ils décident de demander une « autorisation aux ancêtres » avant de franchir le portail. Depuis, il a compris la philosophie du moring : « tout lé dan lo partaz » — tout est dans le partage.
Comme je désespérais de rencontrer une Moringèz, David rebondit sur ses filles, en particulier Ericka. Mais c'est Jean-René Dreinaza qui me tend la clé : sa propre mère. La voilà, ma Moringèz tant recherchée. Clémentine Souanto est née en 1938 à Sainte-Marie, au lieu-dit « La Mare ». Originaire de Mohéli (Comores), elle a dû se battre pour obtenir le respect. Elle demande à sa grand-mère « Lalie » de l'initier au combat — alors même qu'à La Réunion le moring était réservé exclusivement aux hommes. Elle allait veiller en cachette les moringèr pour « voler » les techniques. Dans son quartier de « Maperine », elle était à la fois appréciée et redoutée pour sa force, sa pugnacité et sa technique.
Le champion se souvient d'avoir vu, enfant, sa mère lors d'un combat de rue contre un homme « ki rodé dézord sanm èl ». D'un coup de tête, elle l'a mis KO. Devenue maman, elle a toujours protégé sa « tribu » : à aucun moment ses enfants n'ont connu la peur. Elle les élève à son tour en les initiant au moring, ce legs des Ancêtres. Ses techniques préférées : coup de tête au visage, coup de genou, et la plus efficace — l'étranglement suivi de l'immobilisation. Clémentine Souanto Dreinaza s'est éteinte en 1998.
« Même les plus belles roses piquent. » — Jean-René Dreinaza
Il m'en fallait une autre, aujourd'hui, qui ait pris la relève et la revendique : Ericka Testan. Elle a commencé à 5 ans, la compétition à 6. Née dans ce milieu, bercée à son rythme, elle sent depuis toujours la vibration, l'énergie de la danse. Le rituel du moring, son côté sacré, sont ancrés dans ses gènes — la présence de son père, « son pilié, son zarboutan », lui donne force et courage. À ses côtés combattent sa sœur et ses cousines : dans les années 2000, le club n'est constitué que de filles ! Les garçons du quartier, d'abord absents, ne s'y inscriront que dix ans plus tard, en admirant ces filles fortes qui ne lâchent rien. Pour Ericka, le moring est l'avenir de La Réunion. Elle a même publié un livre, « Moring kréol Rénioné », et en prépare un second.
Je sors de tout cela le cœur léger, la tête remplie d'histoires et d'amour, avec une seule hâte : partager mon enthousiasme avec vous. Peut-être une grand-mère « Moringèz » se cache-t-elle encore parmi nos aïeules — qu'elle surgisse, et rafraîchisse nos mémoires. Car « ki shèrsh trouv, ki trouv lé rékonpansé » — qui cherche trouve, qui trouve est récompensé.
Cet article vit en entier ici, gratuitement. Mais le magazine, lui, est un objet à garder : Zarboutan n°3 « Kénaëlle », imprimé en tirage limité, pour les collectionneurs de la culture créole.
Zarboutan est édité par Komkifo et rejoint la grande étagère de la culture réunionnaise. Pour prolonger le moring et la mémoire de la résistance, à la librairie Cultiv Anoo :