Le monde créole est un monde habité : l'homme n'y est jamais seul, toujours relié, et d'abord aux êtres spirituels avec lesquels il négocie en permanence son existence. Il sait qu'il n'est pas l'origine de sa vie, et que par lui-même il n'a pas la capacité de la préserver ni de la rendre bénéfique. Cette bénédiction, il la reçoit, il l'accueille, il l'implore par le respect et la reconnaissance.
Les dévotions à saint Expédit mettent en scène et animent ce monde créole. Chaque dévotion individuelle, menée personnellement, a sa fason ; et toutes se rejoignent pour faire apparaître une seule trace, une seule manière de se comporter dans la vie.
L'expression religion créole éveille l'attention sur la créolisation des croyances et des pratiques, de toutes celles que l'océan a charriées et déposées sur les côtes bourbonnaises. Pour celui qui s'y reconnaît, il faut remettre à la mer l'idée de « syncrétisme », importée récemment : comme un précipité chimique, le syncrétisme fige une réalité qui est pourtant organique, vivante, évolutive — et il en appauvrit la compréhension. Mieux vaut parler de processus de créolisation.
Dans Sintespèdi kisa ou i lé ? / Saint Expédit qui es-tu ? (Surya éditions, 2014), Raymond Lucas définit la personnalité réunionnaise comme « un assemblage de couleurs, de physiques, de comportements, de cultures et de traditions qui font naître une identité propre ». Saint Expédit est devenu, de fait, l'un des symboles de cet assemblage.
Partant de son vécu, l'auteur convoque des témoins de la dévotion — Zézé, Puna, Lanoi, Hortense —, une liste ouverte que chaque lecteur peut allonger. Chacun incarne le saint à sa manière, ce qui autorise l'unicité de tous. Ces témoignages disent « une vieille histoire de croyance, de confiance que les Réunionnais de toutes couches sociales, de toutes origines, placent en ce saint de proximité, toujours prompt à nous rappeler la présence divine et à nous aider ».
Trois pieds forment ici une assise solide, à l'image des marmit lontan : proximité, présence divine, aide. Le premier convoque aussitôt une expression : Mi fé kontakt avèk. Ce « je suis directement en relation avec lui » ne désigne pas un moun desu la tér, une personne physique : il s'agit de l'aïeul, du saint, de l'être spirituel avec lequel une familiarité s'est établie au quotidien. L'initiative est souvent venue de l'au-delà. Celui qui le dit reconnaît que le san i parle — que ce qui coule dans ses veines le relie depuis toujours à l'un des défunts de sa famille.
Dieu est là, dans notre environnement, proche au point de pouvoir nous toucher — et pourtant il nous échappe : i égaliz pa sanm Bondié. Comme le croyant de l'Ancien Testament, le Créole se sait sous la dépendance directe de Dieu sans pouvoir le voir. Seuls quelques médiateurs, désignés par Dieu, transmettent les messages de l'un à l'autre. Saint Expédit est l'un d'eux.
La prière est ici promesse. Le priant fé sa promès : il pose un acte, prend un engagement. Il demande au saint une intervention précise et lui dit aussitôt ce qu'il lui apportera pour le remercier. Ce n'est pas un donnant-donnant, qui les mettrait au même niveau, mais une reconnaissance de non-possession : l'aide reçue demeure le don de l'Autre. Mettre la main dessus serait s'exposer à la perdre. L'homme ne possède pas son existence.
Reste l'aspect le plus déroutant du culte : son caractère de combattant du mal, qu'évoque la statue avec son pied écrasant un corbeau. Certains en tirent prétexte pour lui prêter la capacité de répondre à des demandes de vengeance ; la bénédiction cède alors la place à son contraire, la malédiction. D'où l'hésitation du priant, qui se demande si sa promesse ne l'expose pas à l'inverse de ce qu'il espère. Pour s'en prémunir, il multiplie les protections : médailles, scapulaires portés au contact du corps.
« Sa pran le cor ! » — Dès qu'ils approchent in ti bondié sin Expédi, beaucoup ressentent que le lieu est chargé.
Cette ambivalence n'est pas réservée à saint Expédit : elle est diffuse dans tout le monde créole, et d'abord à l'égard des morts. Les relations avec eux mobilisent le plus grand nombre de Réunionnais, comme en témoigne l'affluence dans les cimetières à la Toussaint. Nul autre endroit au monde ne possède des tombes aussi soignées, objets de tant de faveurs : boissons, cigarettes, fleurs.
Cet article vit en entier ici, gratuitement. Mais le magazine, lui, est un objet à garder : Zarboutan n°3 « Kénaëlle », imprimé en tirage limité, pour les collectionneurs de la culture créole.
Zarboutan est édité par Komkifo et rejoint la grande étagère de la culture réunionnaise. Pour creuser la religion créole et la figure de saint Expédit, à la librairie Cultiv Anoo :